Entretien avec Olivier Milchberg, musicien, « programmateur » et arrangeur dans le groupe Pêcheur de perles, à l’occasion de la sortie de leur nouvel album : « Wahed »…
Un an et demi après Motayem, disque-rencontre avec le chanteur
Palestinien Moneim Adwan, Pêcheurs de perles sort son nouvel album, Wahed.
Quelles sont les spécificités de ce disque ?
Il est d’abord caractérisé par l’arrivé d’un
nouveau musicien, Zhubin Kalhor qui Iranien. Il a donc une culture très
proche de celle de Mohamed Alnuma, le fondateur du groupe, qui est Irakien.
Ils se sont retrouvés presque comme deux frères qui ne parlent
pas la même langue mais qui ont vraiment des racines communes au niveau
musical. Ils ont un parcours très ouvert sur d’autres musiques
et ils se sont nourris tous les deux de nombreuses influences. Zhubin, qui a
passé toute son enfance en Inde, a rencontré beaucoup de musiciens
de traditions différentes et Mohamed, qui a quitté l’Irak
assez jeune, est passé par différentes étapes musicales
avant de retrouver ses racines… et de les réinventer, comme on
aime à dire ! Donc Wahed est d’abord marqué par l’arrivée
de ce cinquième musicien. Il joue principalement du Kamantché
(violon iranien) et il excelle dans les improvisations. Il apporte aussi un
enthousiasme énorme, sur scène c’est un régal de
jouer avec lui !
Ensuite, ce disque a la particularité d’avoir été
créé presque totalement en studio. On a fait beaucoup de maquettes,
on a enregistré pendant des mois avant d’aboutir. L’enregistrement
a fonctionné comme un miroir grâce auquel on pouvait avancer :
on écoutait le résultat et recommençait jusqu’à
en être satisfait.
D’un point de vue technique, on a trouvé une manière très
riche de travailler, avec Mathias Autexier. On travaille la matière sonore
chacun de son côté puis on la réunit et on confronte nos
idées. On aime travailler à partir de sons naturels et de sons
samplés. La technique doit être au service de la musique, nous
n’avons donc aucun état d’âme à utiliser des
sons préenregistrés, même pour un disque de musique traditionnelle,
d’utiliser des logiciels de loops et de samples. On revendique complètement
cet aspect-là, qui est très loin des « boum boum »
auxquels on s’attend quand on parle de programmation sonore.
On s’est amusé dans un des morceaux du disque, construit sur un
rythme traditionnel libanais, à le tourner en variété pop
turque. Il y a aussi une composition que j’ai faite, Shalom Palestine,
qui partait d’une mélodie de type klezmer et qui rejoint un morceau
traditionnel arabe, Al haïn. Mohamed n’avait pas envie de le jouer
de manière traditionnelle puisque c’est un morceau connu, alors
je me suis amusé à le transformer, à le traiter avec un
groove plus actuel… et on l’a gardé comme ça, complètement
remanié.
Ce disque est un projet que l’on a beaucoup investi. On voulait qu’il
représente vraiment nos intentions musicales, qu’il soit à
l’image de la démarche de Pêcheurs de perles. On s’est
donc vraiment donné le temps d’avoir le recul nécessaire
pour chacun des morceaux. C’est un disque très personnel.
« Wahed » veut dire l’un, l’unité, et
pourtant, chaque morceau est fondé sur des rencontres, humaines ou symboliques
et se nourrit d’influences multiples…
Oui. Il y a le morceau Alsama, né d’une rencontre avec un musicien
gnawa qui joue des karkaba et du gembri. Mohamed a composé la mélodie
pendant cette rencontre et ensuite on l’a retravaillé avec Mathias,
sans rien dire à Mohamed et il s’est enrichi d’une autre
couleur… Il y a d’autres apports dans le disque comme celui d’un
saxophoniste allemand vivant à Istanbul avec qui on a joué plusieurs
fois. Un jour, j’étais à Istanbul et je l’ai enregistré
sur le morceaux « Abaïda », composition de Mohamed, avec un
côté jazz, un peu urbain, qui est assez différent des autres
morceaux.
Le dernier morceau du disque, Aljisr, qui veut dire le pont est un morceau inspiré
d’un texte d’un poète libanais, Khalil Hawi. Il évoque
la symbolique d’un pont entre passé et présent, d’un
pont entre les cultures, une symbolique à laquelle on tient vraiment,
qui a fondé l’esprit Pêcheurs de perles. Le groupe est né
de la rencontre entre Catherine Roy, accordéoniste française,
qui était plutôt dans les répertoires klezmer et de Mohamed
Alnuma, qui est musicien irakien. Chacun a fait un pas vers l’autre. Mohamed
a fait un pas en venant vers nous et nous, Catherine, Mathias et moi, en nous
passionnant pour les musiques moyen-orientales. On a créé un nouvel
espace, qui n’est ni là-bas ni ici, qui est ce pont symbolique.
Pour ce morceau, Mathias a composé toute une structure rythmique, sur
un rythme à neuf temps et puis on a tous apporté des idées
mélodiques et ça a été composé comme ça,
en studio. On rajoute une flûte et une mélodie apparaît autour
de la base rythmique, on la retravaille et puis le morceau se construit petit
à petit, comme ça. Ensuite il y a des morceaux que l’on
a pas mal joué sur scène et ça apporte autre chose, notamment
pour les improvisations, c’est plus facile devant un public ! On a vraiment
passé du temps, au moins quatre ans, par périodes, pour arriver
à engendrer ce disque. Ce qui me rend très heureux, c’est
qu’il y a à la fois une homogénéité et en
même temps chaque morceau a une personnalité très différente,
dû au temps que nous y avons passé, au recul que nous avons pu
prendre sur chaque morceau et grâce aux rencontres humaines que nous avons
faites en chemin.
Tu parles des parcours de Mohamed et de Zhubin, mais tu as toi aussi
une histoire musicale très particulière…
Je suis né dans les musiques traditionnelles, même si ce ne sont
pas les mêmes, puisque je viens plutôt des répertoires sud-américains.
Je suis aussi né dans le travail du son et dans les bandes magnétiques.
Mon père est le fondateur du groupe Los Incas, groupe de musiques Andines
un peu précurseur de la world, déjà très ouvert.
Il n’a jamais voulu parler d’authenticité parce qu’il
n’est ni Péruvien ni Bolivien (mais Argentin avec des origines
européennes)… et il a vraiment été au cœur des
débats sur l’authenticité ou la « traditionnalité
» de la musique. J’ai baigné là-dedans et c’est
vrai qu’aujourd’hui, je ne me pose plus la question. C’est
bien qu’il y ait des personnes détentrices de traditions musicales,
qui n’en démordent pas et qui sont vigilantes par rapport à
la transmission de ce patrimoine. Mais en même temps, c’est bien
que d’autres puissent s’exprimer librement, à partir de racines
qu’ils trouvent belles et qui valent la peine d’être divulguées
et réinterprétées d’une autre manière. Les
deux démarches sont tout à fait importantes. Moi je suis complètement
dans la deuxième démarche. Je joue toujours aux cotés de
mon père du folklore latino-américain, c’est une petite
partie de moi. Mais ma véritable passion se tourne vers les musiques
du Moyen-Orient et principalement les musiques turques. Je n’ai pas envi
de singer des musiques que je n’ai pas dans le sang, par contre je les
ai dans le cœur et si je peux amener ma petite contribution, je le fait
avec beaucoup de plaisir !
Pourquoi particulièrement les musiques turques ?
Je ne sais pas, ça ne s’explique pas… c’est un coup
de foudre. Bon, en tout cas j’ai une attirance depuis longtemps pour les
musiques asymétriques, je suis très sensible aux rythmiques composées.
Je m’ennuie très vite avec du binaire ou du ternaire. Je suis très
attiré aussi par les différents modes orientaux…
Tu es poly-instrumentiste…
J’ai le vilain défaut d’être touche à tout…
J’ai commencé la musique très jeune, avec le piano, puis
la guitare. Dans mon parcours avec Los Incas, j’ai joué de la flûte
et des percussions. Ensuite je me suis passionné pour le bouzouki. Je
joue d’un bouzouki irlandais, parce que je préfère le son,
j’en joue aujourd’hui dans Pêcheurs de perles. Après
je me suis mis au çümbüs, le banjo turc, qui est beaucoup plus
proche du oud, sans frets et qui se joue avec un plectre. Là aussi j’apporte
ma touche personnelle, à travers ces différents instruments, j’exprime
ma propre sensibilité. En fait j’ai beaucoup de mal à parler
des instruments dont je joue parce que je me sens plus proche d’une conception
globale de la musique. Je préfère me définir comme arrangeur
plutôt que comme instrumentiste, même si au sein de Pêcheurs
de perles, nous sommes tous impliqués dans les arrangements. Lorsque
j’entends une flûte sur tel morceau, j’ai envie de la jouer,
parfois c’est de la contrebasse… Ça m’a poussé
à toucher à beaucoup d’instruments, mais dès que
je peux laisser la place à un super instrumentiste, évidemment,
c’est un plaisir. C’est ça qui m’intéresse :
mettre en scène les musiciens, faire que les rencontres débouchent
sur de la création…
Là on part en Inde avec Mohamed et Zhubin, pour une aventure, rencontrer
des musiciens là-bas, jouer et concevoir le prochain album, parce que
vu le temps qu’on met, il faut qu’on s’y mette vite ! L’objectif
est de trouver la manière de se laisser pénétrer, de laisser
l’inspiration jaillir. Une nouvelle période de création
commence.
Propos recueillis par Y.E pour le CMTRA
Pêcheurs de
Perles :
Mohamed Alnuma : chant et au oud
Mathias Autexier : percussions
Catherine Roy : accordéon
Zhubin Kalhor : kamanché (violon iranien)
Olivier Milchberg : bouzouki, ney, flûte Bansouri (Inde), çümbüs
(banjo turc), jura (saz turc)…
www.pecheursdeperles.com © 2006